Le Marketing de l’Absurde : quand KFC parfume des Crocs au poulet frit
Bienvenue dans l’ère où vendre n’importe quoi à n’importe qui est devenu un art

Contexte : quand la publicité absurde devient virale
En avril 2020, pendant que la planète entière était confinée et se questionnait sur le sens de l’existence, KFC et Crocs ont décidé de répondre à une question que personne ne s’était posée : « Et si on créait des chaussures qui sentent le poulet frit ? »
Résultat : des sabots rouge fluo ornés signés Colonel Sanders, parfumés artificiellement au poulet croustillant et vendu 59,99 dollars. Le stock ? Épuisé en 30 minutes.
Mais attend : ça ne s’arrête pas là.
Cette collaboration fait partie d’un mouvement encore plus large que j’appelle le marketing de l’absurde : une épidémie créative où les marques rivalisent d’incohérence pour capter notre attention de poisson rouge numérique.
Pizza Hut a sorti un support PS5 pour chauffer sa pizza par exemple.
Taco Bell a ouvert un hôtel éphémère.
Burger King a créé une gamme de parfums Whopper.
Old Spice vend des déodorants qui “transforment les hommes en super héros”.
Même Pornhub s’est mis à planter des arbres (celui‑là était presque louable).
L’absurdité n’est plus un bug : c’est une feature. Et ça marche terriblement bien.
Décryptage : la science de l’aberrant rentable
L’économie de l’attention et le marketing WTF
Nous sommes exposés à 5 000 publicités par jour, contre 500 dans les années 70.
Notre cerveau, petit organe préhistorique, n’était pas conçu pour ça : il filtre, ignore, zappe.
Dans ce chaos cognitif, l’absurde agit comme un uppercut neuronal. Il viole tellement nos attentes que notre cerveau n’a pas d’autre choix que de s’arrêter et de dire : « Qu’est‑ce que c’est que ce truc ? »
Microsoft a mesuré que notre temps d’attention est passé de 12 secondes en 2000 à… 8 secondes aujourd’hui (moins qu’un poisson rouge).
Les marques ont donc deux options : hurler plus fort… ou faire quelque chose d’assez bizarre pour être impossible à ignorer.

La psychologie du « What The Fuck »
Le marketing absurde exploite la rupture de pattern : fast‑food = nourriture, chaussures = pieds.
Quand KFC sort des Crocs, ces catégories se percutent et créent un court‑circuit cognitif. Plus c’est incongru, plus c’est mémorable.
On se souvient du type en costume de banane, pas des 47 costards cravates en décor de fond.
Le business model de la bizarrerie
Économiquement, l’équation est imparable. Une campagne absurde coûte souvent moins cher qu’une campagne traditionnelle (pas besoin de celebrity, de plateau de tournage hors de prix ou de story-board léché), mais génère exponentiellement plus de buzz.
Les Crocs KFC ont créé des millions d’impressions organiques sur les réseaux sociaux. Chaque tweet moqueur, chaque story Instagram incrédule, chaque mème sarcastique équivaut à de la publicité gratuite. L’utilisateur devient malgré lui un VRP de l’absurde.
Selon une étude de Nielsen, 92% des consommateurs font plus confiance au bouche-à-oreille qu’à la publicité traditionnelle. Et quoi de plus viral qu’un produit tellement absurde qu’on a envie d’en parler à ses potes ?
WTF Factor : Anatomie de l’aberrant irrésistible
L’esthétique de l’ugly design
Les Crocs KFC ne sont pas moches par accident : elles sont moches exprès.
C’est du mauvais goût assumé, du design ironique.
Dans un monde Instagram tout doit être lisse : là, l’ugly design joue la provocation, le doigt d’honneur esthétique.
L’authenticité de l’absurde
KFC n’essaie pas de nous faire croire que ses Crocs vont changer notre vie ou nous rendre plus beaux. La marque assume pleinement l’absurdité de sa démarche, et c’est précisément cette honnêteté brutale qui séduit.
Dans une époque saturée de brand purpose bidon, de storytelling larmoyant et de marques qui se la jouent sauveurs de l’humanité, l’authenticité de l’absurde fait du bien. KFC dit : « On vend du poulet gras, on le sait, vous le savez, et maintenant on en fait des chaussures. Deal with it. »
Cette transparence cynique constitue une armure rhétorique. Comment critiquer une marque qui se fout déjà de ta gueule avant toi ?
La FOMO de l’aberrant
En édition limitée, ces Crocs ont déclenché la peur de rater un délire collectif.
Dans une culture où “l’avoir vécu” compte plus que “l’avoir”, manquer un moment absurde peut être plus frustrant que rater un produit classique.
L’absurdité génère sa propre urgence. « Il faut que j’aie ces chaussures débiles pour faire partie de ceux qui ont eu ces chaussures débiles. » C’est méta, c’est tordu, et ça marche.

Leçons : ce que nos Crocs parfumées disent de nous
L’épuisement du sens publicitaire
Le succès du marketing absurde révèle notre overdose collective de messages corporate prétentieux.
Après des décennies de « parce que vous le valez bien », « think different » et autres slogans qui nous prennent pour des débiles, nous accueillons l’absurdité comme une bouffée d’air frais.
C’est le syndrome du « enfin une marque qui ne me prend pas pour un con ». Même si, au final, elle nous prend quand même pour des cons, mais au moins elle assume.
La mort de la cohérence narrative
Notre époque numérique a tué la cohérence narrative. Sur nos feeds, une photo de votre petit-déjeuner côtoie une vidéo de chat, un article sur la guerre en Ukraine et une pub pour des culottes menstruelles. Notre cerveau s’est habitué à l’incohérence permanente.
Les Crocs KFC ne sont que le reflet de cette fragmentation générale. Elles incarnent parfaitement l’esprit zapping de notre époque : tout se mélange, rien n’a plus vraiment de sens, et c’est très bien comme ça.
L’ironie comme stratégie de marque
L’absurdité marketing popularise l’ironie postmoderne. Elle démocratise une forme de détachement critique autrefois réservée aux intellos boutonneux et aux artistes conceptuels.
Sauf que cette ironie devient elle-même un produit de consommation. Nous achetons notre propre cynisme, emballé dans des chaussures roses. C’est beau comme un accident de voiture.
Applicabilité : surfer sur la vague de l’absurde
Pour les créatifs : libérer son fou intérieur
L’absurdité marketing ouvre un territoire créatif immense. Elle permet d’explorer des associations impossibles, de créer du lien où il n’y en a pas, de transformer les contraintes en opportunités poétiques.
Exercice pratique : prenez votre secteur d’activité et listez tout ce qui lui est diamétralement opposé. Puis cherchez les connexions absurdes. Un avocat spécialisé en divorce qui organise des speed-dating ? Une entreprise de pompes funèbres qui vend des pinatas ? Une banque qui propose des cours de claquettes ?
L’idée n’est pas de faire n’importe quoi, mais de créer des courts-circuits cognitifs qui révèlent des vérités cachées. L’absurde, quand il est bien manié, devient philosophique.

Pour les marques : L’art de l’absurde mesuré
Attention, danger. L’absurdité marketing n’est pas de l’amateurisme. Elle requiert une maîtrise parfaite de son identité pour pouvoir s’en détacher sans tout perdre.
KFC peut se permettre des Crocs parfumées parce que tout le monde sait que KFC vend du poulet. Leur identité est suffisamment solide pour supporter l’excentricité. Si une marque inconnue sort le même produit, c’est juste pathétique.
Règle d’or : 90% de cohérence historique + 10% d’absurdité contrôlée = buzz sans destruction. Inversez les proportions et vous obtenez un suicide commercial.
Pour les consommateurs : Gardez votre esprit critique
Face à cette déferlante d’absurdité marketing, développez votre radar à bullshit tout en gardant votre sens de l’humour. Ces campagnes sont des révélateurs : elles montrent nos désirs cachés, nos contradictions, nos failles.
L’absurdité marketing n’est ni à rejeter en bloc ni à aduler aveuglément. C’est un langage qu’il faut apprendre à décoder pour naviguer dans notre époque post-rationnelle.
Et surtout, souvenez-vous : acheter des Crocs parfumées au poulet ne vous rendra ni plus cool ni plus rebelle. Ça vous rendra juste propriétaire de Crocs parfumées au poulet. Ce qui, dans le fond, est déjà pas mal comme achievement dans cette vie absurde.
Conclusion : l’absurde comme miroir social
Utilisez l’absurdité marketing comme un révélateur social. Chaque produit débile qui cartonne nous en dit plus sur nous-mêmes que mille études sociologiques. Nous vivons dans une époque où des chaussures parfumées au poulet peuvent devenir un phénomène culturel. C’est terrifiant et fascinant à la fois.
Alors la prochaine fois qu’une marque sort un produit complètement perché, ne vous demandez pas « Mais qu’est-ce qui leur prend ? ». Demandez-vous plutôt « Qu’est-ce que ça dit de nous ? ». La réponse risque d’être plus dérangeante que vous ne l’imaginez.
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